De l’autre côté du miroir, chapitre 4

De l'autre côté du miroir

Chapitre 4

Ils se déplacèrent jusqu’à se trouver à proximité de l’issue menant aux bureaux. Florian devait trouver un moyen de détourner l’attention de cet unique gardien, leur chance résidait dans ce détail. Il était seul.

Il mima à la donzelle de rester en place et se déplaça quelques tables plus loin, se saisit de la nappe et tira d’un coup sec avant de filer vers elle. Les plats gorgés de nourriture s’étalèrent au sol dans un grand vacarme, faisant se tourner les invités tandis que les chaussures noires s’activèrent vers le lieu du délit.

— Ce n’était pas très discret.

— C’est tout ce que j’ai trouvé pour le déloger de là, ne trainons pas.

Toujours courbé, Florian amena sa conquête, ouvrit la porte et la referma derrière eux, reprenant une posture plus droite.

— C’est au fond puis à gauche et…

La jeune fille stoppa dans ses explications.

— Nous allons tomber sur le baron et ma mère.

— Alors, enlevez vos chaussures, j’espère que vous n’avez pas séché les cours de sport en Suisse, on va piquer un petit sprint.

De nouveau, il lui prit la main. Blanche ne s’en offusqua pas plus que la première fois, le garçon possédait une poigne solide et tiède, digne de confiance bien qu’elle n’avait pas encore bien saisi pourquoi il s’était aussi rapidement résolu à l’aider.

Ils longèrent le couloir, les bruits de leur course étouffée par l’épais tapis, et débouchèrent sur la partie d’où provenait la jeune fille. Comme si le temps s’était figé depuis, le baron s’y trouvait encore, en compagnie de la marâtre, rouge d’indignation. Elle tenait encore dans sa main le chèque tant convoité que l’homme tentait de délivrer de ses doits crispés. Lorsqu’elle vit Blanche, elle tira d’un coup sec sur le précieux papier, persuadée qu’elle était revenue à sa raison.

Mais le couple ne pensa même pas à entamer la conversation avec eux. Florian entonnant un joyeux pardon, mais on est pressés, avant de détaler. Décidément, tourner ces gens en bourrique était follement drôle. Enfin, la petite porte apparut ; d’un coup d‘épaule il la poussa se retrouvant subitement sur les froids pavés de la rue.

Ils ne tardèrent pas et filèrent vers la petite place. Voyant frissonner la jeune fille dans la nuit fraiche, Florian se délesta de sa veste la posa sur ses épaules frêles avant de l’inviter à monter.

Il ne souffla que lorsqu’ils furent enfin arrivés à destination, dans son petit logis. Blanche s’assit sur le rebord du lit, l’appartement était étriqué et la vue ne valait pas celles des appartements Haussmanniens qu’elle avait connu, mais cela lui plaisait. Il lui rappelait sa chambre d’étudiante en plus confiné.

Florian prépara deux cafés chauds et, flanqué d’un sourire qui en disait long, s’accroupit devant elle. Étrangement, cela lui inspira ce que le vieux cochon lui avait sommé de faire tout à l’heure, les rôles étant inversés. Il ne s’en plaignit pas, elle avait décidément de très jolies jambes et pouvait en parer son cou quand elle le souhaiterait. Mais en attendant…

— Alors… cette fois, je veux tout savoir. Tu as dû voir et entendre pas mal de choses non ? De trucs croustillants, voire même totalement indécent. Vas-y, j’écoute.

— Voulez-vous parler de ces soirées où les gens se dénudent dès que minuit sonne ? Des dons versés lors de soirées dont plus de la moitié terminent dans les poches des organisateurs ? Ou du concert organisé récemment, ils devaient soutenir un mouvement populaire tout en mettant subtilement en avant l’un de ces nouveaux partis politiques… j’ai oublié le nom…

Les yeux du blogueur brillaient, il avait la plus qu’il ne lui faudrait pour étoffer ses pages virtuelles. La décadence des plus grands dans toutes leurs splendeurs.

Fin.

De l’autre côté du miroir, chapitre 3

De l'autre côté du miroir

Chapitre 3

Blanche était assise sur un sofa plus beau que confortable, dans le couloir d’une bâtisse luxueuse en plein Paris. Ses pieds la faisaient souffrir d’être maintenus dans des escarpins qui ne lui ressemblaient pas. Fins, pointus, aux talons si hauts qu’elle dépasserait la plupart des invités masculins, à moins de participer à une œuvre regroupant des vedettes de basketball cette fois.

Derrière d’autres portes, une réception était donnée. Une de plus. Elle soupira, ayant oublié de se maintenir droite. Sa robe de mauvais goût faite de paillettes et trop courte à son goût lui grattait la peau. Elle ne rêvait que d’une chose : quitter cet endroit, ôter ce maquillage, défaire ses cheveux et plonger dans un bain chaud.

— Tiens-toi droite ! lui ordonna sa mère.

Et tel un automate, elle obéit sans broncher. C’était inutile. Elle avait essayé, mais depuis son retour de Suisse, sa vie avait changé. Une vie que beaucoup aurait enviée. Or ils auraient vite déchanté en voyant l’autre côté du miroir.

— Le baron va nous recevoir, fait bonne impression.

Que lui voulait cet homme ? Au fond, elle pressentait qu’il ne valait mieux pas le savoir avant l’heure. Tout ce qu’elle savait à cet instant était que sa vie n’était qu’une illusion. Que cette apparente fortune n’était que fumée. Ses toilettes hors de prix, de la poudre aux yeux. Certes, elles provenaient de grands noms, mais aucune, pas même les sous-vêtements ne lui appartenaient. Et ce n’était pas près d’arriver, même avec un colossal rabais.

Elle se leva, lissa sa jupe et vérifia que ses cheveux étaient en place devant le miroir aux bordures dorées face à elle. Sa mine boudeuse lui donnait un air de fillette capricieuse tout en cachant bien pire.

— Ne fais pas cette tête-là, souris et surtout fais ce qu’il te demandera.

— Mère… tenta-t-elle.

— Allons !

Une double porte fut ouverte par un homme en habit de maître d’hôtel et elle s’avança dans un vaste bureau aux tapis bordeaux assortis aux tentures. Un homme se tenait assis, il eut de la peine à se relever, s’aidant d’une canne, mais fit un effort afin d’accueillir la jeune fille. D’un pas chancelant, il la rejoignit et tendis sa main libre. Les doigts de la biche furent pris en otage par des phalanges plus puissantes qu’elle n’aurait cru et il l’emmena vers un salon agencé devant une cheminée.

— Quel est ton nom ? demanda-t-il d’une voix chevrotante.

— Blanche, monsieur le baron.

Elle se tourna lorsque la porte se referma, les laissant en tête à tête.

— Ah ah ! Monsieur le Baron, répéta-t-il. Je ne possède aucun titre, c’est juste un surnom. Quel âge as-tu ?

— Vingt-et-un ans.

— Mmm… plus âgée que je ne l’aurais espéré.

— Qu’attendez-vous de moi ?

— Que tu sois très gentille avec moi. Allons, tu dois savoir comment faire à ton âge. Viens là…

Il la tira afin qu’elle se lève, puis d’un mouvement brusque la fit ployer devant lui, à genoux sur l’épais tapis. Sans montrer la moindre gêne, il ouvrit la fermeture éclair de son pantalon. A la vue d’un morceau de slip blanchâtre, elle comprit immédiatement de quoi il s‘agissait. Une sensation de nausée se montra plus forte que sa dévotion. Elle se recula, tomba tout d’abord assise avant de se redresser et filer droit vers la porte.

— Chère enfant, ta mère à déjà reçu compensation, je te conseille de revenir.

Elle ne l’écouta pas, elle ouvrit la porte, affronta les regards surpris du majordome et de sa génitrice. Celle-ci écarquilla les yeux, imaginant déjà le chèque remboursé alors qu’elle le tenait encore fraîchement signé dans sa main.

— Qu’est-ce que tu fais !

Blanche ne s’attarda pas à lui répondre. Rien dans l’attitude de sa mère ces dernières semaines ne l’ayant conforté à espérer une discussion capable de porter ses fruits. Elle prit la direction de la salle de bal, flageolant sur ses talons alors que le baron la rappelait.

Soucieuse de lui échapper, elle se déchaussa et, devenue plus agile, parvint à rejoindre les invités.

Un quatuor à cordes jouait un air classique masqué par le brouhaha mondain. Elle n’était pas entrée par ici tout à l’heure, mais par un accès dérobé dans une rue à l’arrière du bâtiment. Celui-ci lui paraissait tel un labyrinthe de couloirs. Elle parcourut la salle du regard, espérant trouver un indice, quoi que ce soit qui lui permettrait d’en sortir. Que faire ensuite ? Se rendre à la police ? À pieds nus et sans un sou. L’espoir lui revint lorsqu’elle reconnu l’un des serveurs, celui s’étant montré galant, voire un tantinet charmeur avec elle la semaine précédente.

Avant que mère et baron ne la rattrapent — à moins que cette dernière n’envisage enfin de faire la chose elle-même — elle traversa la salle jusqu’à lui.

— Vous vous souvenez de moi ? lui lança-t-elle.

— Oh ça oui, mais je suis navré, je n’ai pas le droit de fricoter avec les invités. Juste vous proposer une coupe.

— Pas de champagne, merci. Je veux savoir où se trouve la sortie. Et le bureau de police le plus proche.

— Pardon ? Pourquoi la police ? Vous aurait-on dérobé votre rouge à lèvres ? plaisanta-t-il.

— Vous n’êtes pas drôle !

Si les invités ne s’attardèrent pas vraiment sur cette jeune fille en robe courte et escarpins à la main, le service de sécurité, lui, commença à s’agiter. Blanche laissa tomber ce serveur qu’elle avait cru plus aimable et tenta une approche de la grand-porte vitrée. L’un des hommes en costume et lunettes noires qui s’avançait vers elle tout en pressant son oreillette la fit reculer. Un autre en faction près des toilettes fit de même.

Florian qui avait cru à un petit caprice de starlette remarqua la scène, ainsi que la mine terrifiée de la donzelle. Non, ce n’était pas un caprice si la sécu s’en mêlait. Et là, un choix s’ouvrait à lui. Soit il lui indiquait la sortie et se faisait griller à vie, soit il l’abandonnait à son sort. Après tout, il ignorait tout de ce pour quoi elle tentait de fuir. C’était peut-être une kleptomane, une arnaqueuse. Non, c’était une Grimhilde. Le genre de nom que l’on ne traite qu’avec respect, condescendance ou… et puis zut !

Il laissa son plateau sur un coin de table, fonça droit vers la belle et la tira avec lui, disparaissant dans la masse.

— Par ici !

— Merci.

— Vous pouvez ! Après ça, je perdrai ma place.

— Je suis désolée.

Il l’a tira jusqu’au buffet.

— À genoux !

— Quoi ! Encore ? Jamais !

Mais la sécu s’approchait et pas le temps de comprendre, il la tira avec lui. Le voyant dans la même position, Blanche comprit qu’il n’en était pas à lui demander de faveur.

— Bon, on est à couvert. Vous allez me suivre.

Au fond, c’est plus amusant que de servir des apéritifs, se dit-il. Et il y aura peut-être une bonne histoire à raconter.

Ils se glissèrent sous la longue nappe. Ainsi dissimulés, c’est à quatre pattes qu’ils s’engagèrent vers les cuisines.

— Vous savez où vous allez ?

— Oui. Il y a une sortie de secours par là. Je l’avais repérée pour ma pause. Par contre, j’ignore où se trouve le commissariat dans ce quartier.

— Vous faites déjà beaucoup.

Il stoppa.

— Mais avant je veux savoir ce que se passe.

— C’est le Baron. Il voulait que… que…

— Que quoi ?

Intéressé par la suite, il se tourna et s’assit face à elle. Une vue plongeant vers son décolleté le désarma un instant.

— Il voulait que je lui fasse une faveur, émit-elle timidement. Vous savez…

— Une faveur ? Mais de quel genre pour avoir toute la sécu à dos ? Oh… non… ne me dites pas ! Il voulait une pipe ?

Rouge jusqu’aux oreilles, Blanche confirma d’un mouvement de tête.

— Et j’imagine que cela ne vous enchantait pas trop. Remarquez, je n’aurais pas voulu non plus. Mais… ce que je ne comprends pas… vous une Grimhilde traitée comme une prostituée. Ça m’échappe.

— Sans doute parce que vous imaginez, comme tout le monde que nous possédons encore quoi que ce soit mit à part notre nom. C’est faux, ma mère est ruinée. Elle se montre à toutes les soirées afin de récolter de quoi vivre. Il y a deux mois, elle est venue me chercher en Suisse, j’y étais à la FAC. Mon père avait pourtant tout payé d’avance, mais…

— Mais elle avait besoin de vous pour se trouver un mécène n’est-ce pas ? On dit que le Baron est amateur de jeunes filles, pas de femme mûre. La dernière en date devait avoir dix-huit ans et deux semaines tout juste. Ce type est un vieux cochon. Il peut avec la fortune qu’il trimbale. Bon suivez moi, on n’est plus très loin.

Telle une expédition dans un tunnel secret, ils bifurquèrent, croisèrent bien des chaussures et arrivèrent à destination. Afin de la conduire, Florian lui prit la main, l’aida à s’extirper de dessous le buffet tout en levant la nappe et scrutant les alentours. Ils ne perdirent pas de temps, traversant les cuisines. Tony ouvrit des yeux ronds.

— Mais non ! Qu’est-ce qu’on avait dit !

— Cas de force majeure cousin, je t’en prie si on te le demande, tu ne nous as pas vus. Et surtout pas elle !

— Comment ! Mais… j’espère que tu ne t’es pas attiré d’ennuis !

— Moi ! Jamais ! Mais un gars s’est mal comporté avec la demoiselle, je la ramène chez elle.

À ces mots, Blanche faillit se trahir et refuser cette proposition. Elle ne pouvait y retourner, tout recommencerait, c’était inévitable. Elle suivit donc Florian, lui confiant son destin. Celui-ci la mena jusqu’à la porte.

— Ma voiture est garée sur une petite place pas loin, en se faufilant discrètement, on peut y arriver.

Il la détailla, évaluant les chances de se montrer effectivement discret accompagné d’une si jolie fille aux jambes et aux pieds nus !

— Vous devriez remettre vos chaussures.

Il sortit en éclaireur, lui fit signe de le suivre lorsque l’un des agents de sécurité à la porte toucha son oreillette, signe qu’on lui intimait de nouvelles directives. Ce dernier scruta la rue, aperçu Florian et Blanche et, malgré toute la discrétion dont eux aussi étaient censés faire preuve, beugla à travers tout.

— Hé vous !

Immédiatement Florian changea ses plans, renonçant à cette sortie. Le type était entrainé, il possédait peut-être même un taser sur lui, et l’envie de tester cette charmante petite chose n’y était pas. Il reprit la main de belle et la tira avec lui, traversa les cuisines en sens inverse et retrouva la sureté d’un dessous de table.

— Pas moyen par là, il faut trouver une autre issue, mais mis à part l’entrée principale… Les toits ? Non pas les toits, ce serait non seulement risqué, mais nous serions pris au piège s’il n’y a pas de possibilité de fuite. La soirée s’annonce de plus en plus sympa, sourit-il.

— Je suis désolée, je vous cause de gros ennuis.

— Des ennuis, j’en avais déjà. Juste que je gardais l’anonymat jusque là.

— Que voulez-vous dire ?

— Je vous expliquerai plus tard.

— Il y en a une autre porte derrière, mais… elle est gardée elle aussi.

— Où se trouve cette sortie ?

— Je ne veux pas y retourner.

— Nous n’avons que trois possibilités, deux sont gardées à coup sûr. Il y a un service de sécurité formé de six hommes. Peut-être un septième, un genre de superviseur qui lui, ne bouge pas, mais distille les infos aux autres. Quand j’y pense, il doit y avoir un système de caméras. Il doit surement se trouver dans la salle des moniteurs.

— Vous avez l’air bien au courant.

— Me documenter c’est mon métier.

— Vous êtes documentaliste ?

— Non ! Journaliste. Enfin, j’aurais aimé, blogueur, mais j’en vis. Tout le monde ne peut s’en vanter.

— Vous avez de la chance, vous faites un métier qui vous plait on dirait.

— Oui et… et on devrait plutôt parler de ça devant un café lorsque ce sera réglé. Où est cette sortie ?

— C’est du côté du bureau du Baron.

Il écarta deux nappes et observa la zone. Une paire de jambes immobiles lui indiquèrent que la porte était gardée par un seul homme.

De l’autre côté du miroir, chapitre 2

De l'autre côté du miroir

Chapitre 2

La donzelle aux yeux de biche s’assit à califourchon sur un Florian innocemment allongé sur son lit. Celui-ci hésita à lui demander ce qu’elle faisait là, dans son studio et à cette heure. Et surtout, comment avait-elle fait pour entrer.

— Je te veux, je te veux toi, lui susurra-t-elle.

Il en avala sa salive avec difficulté, la gorge subitement devenue telle un désert en plein mois d’août. Il se redressa, pressant son torse contre la poitrine voluptueuse de la belle.

— Pourquoi moi ? la questionna-t-il d’une voix rauque.

— Bip bip bip bip ! répondit étrangement la donzelle.

Bip bip bip !

— Ah merde ! jura le jeune homme de retour dans la réalité. Forcément, c‘était trop beau.

Il se redressa, stoppa la sonnerie du radio réveil, jeta la couette au pied du lit, ouvrit les rideaux ainsi que la fenêtre et huma l’air. Pas trop profondément tout de même, il ne vivait pas loin d’une avenue.

— Au boulot ! claironna-t-il tout en se dirigeant vers la salle de bain.

Une fois lavé et habillé, il se posa devant son portable installé sur la petite table. Celle-ci faisait office de salle à manger à elle seule, mais elle avait l’avantage de faire face au paysage de toits parisiens. Il fit craquer ses doigts et commença son article.

Une énième soirée humanitaire hier soir au Arendelle Palace. Que du beau monde, que d’argent dépensé, mais aucun signe d’humanité mis à part parmi le petit personnel. Encore une fois, je n’y ai côtoyé que des sans âmes à l’égo hors normes venus s’y pavaner.

Florian n’était pas journaliste, il aurait aimé pourtant. Sans doute parce qu’il percevait le monde avec un regard un peu trop personnel parfois et l’abordait dans ses textes avec un cynisme qui ne pouvait plaire à tous. Il la place, il s‘était reporté sur le métier de blogueur. De ces professions qui, lorsque l’on avouait en faire partie, trouvait toujours quelqu’un pour vous demander quel était votre vrai métier mis à part celui-là.

Il ne devait pas déroger à ses habitudes, son style, sa griffe. Et poursuivi.

Au programme, champagne et mets de choix. Parmi les invités de marque, la plantureuse madame Grimhilde, dont le prix de la robe seule aurait pu générer suffisamment de fonds pour permettre la construction de cette école pour laquelle ils étaient tous rassemblés. Ainsi que les terrains de sport, un hôpital et deux centres de planning familial. Que c’est beau d’être aussi altruiste.

Certes, il faisait plus souvent preuve de mauvaise foi que de bonne volonté et s’attirait souvent les griefs de pas mal de ses cibles, mais ses lecteurs l’adoraient et c’était grâce à eux qu’il subsistait. Entrainé par le souvenir tout frais de cette soirée, il termina son article, le relut, en corrigea les quelques coquilles et posta le tout une fois satisfait.

Florian tentait de ne pas se laisser embrigader dans l’obsession des chiffres, de laisser les statistiques mûrir quelques jours sans se jeter sur elles afin de s’assurer des retours, tant textuels que pécuniaires. Mais nous étions samedi et c’était le jour du bilan. Il soupira et fit ses calculs. Cela stagnait. Il espérait que ses escapades récentes au sein des soirées VIP rapportent quelques abonnements supplémentaires et beaucoup de sous.

Il fallait bien payer le loyer ainsi que la vue sur les cheminées.

Suite à cela, il prit sa veste et sortit. Il devait négocier sa présence lors du prochain bal de charité avec son cousin traiteur. Il aurait pu lui téléphoner, mais, selon lui, rien ne valait mieux que le contact direct. De plus, son cousin était bien capable de faire mine de passer sous un pont pour éviter de lui parler. Et ce, même s’il se trouvait dans ses cuisines. C’est là qu’il le rejoignit.

— Et dis-moi ce que j’y gagne moi ? Tu dragues ouvertement les invitées, tu passes ton temps à fumer dehors.

— Oui, mais je ne coûte pas un sou ! Je ne demande pas de salaire, juste d’être introduit sur place. Et je n’en ai dragué qu’une seule !

— Oui, mais pas n’importe laquelle. La fille Grimhilde, par pitié, oublie là !

— Et pourquoi ?

— Parce que… mais parce que c’est logique ! Vous n’êtes pas du même monde.

— Je ne compte pas demander sa main non plus, mais qu’elle soit née avec une petite cuillère en or dans la bouche ne me gène pas. Je ne suis pas intéressé par son fric… quoique… mais par ses yeux de biche.

— Oui ben évite. J’ai eu de sales retours et je préfère que tu ne sois pas là lors de la prochaine sortie de la demoiselle, je vais y perdre mes contrats moi !

Florian soupira. Quelle mentalité digne du Moyen Âge ! songea-t-il. Hé bien moi, le fou du roi, j’oserai parler à la princesse, non mais ! À moins qu’elle me repousse de nouveau.

— OK, alors on va faire un marché.

— Oooh non, pas de marché avec toi, je te connais, ça va encore me retomber dessus ! fit le traiteur tout en empilant ses plats en étain.

— Mais non… mais si tu ne veux pas, tant pis, je proposerai le buffet de la tribune d’honneur à quelqu’un d’autre.

Tony se figea, le plat en main. Des souvenirs d’enfance lui revinrent, chamboulant tout son être. Sa passion de gosse, le football. Sa rencontre avec son idole et son rêve inaccessible de pouvoir lui serrer la main de nouveau. Et il le savait, il serait là lors du prochain match exhibition, dans la tribune d’honneur. Ses yeux brillèrent d’un nouvel espoir.

— Bon allez, je te laisse bosser…

Sûr de sa technique de persuasion, Florian fit mine de partir, il fut rattrapé par le coude.

— Non ! Attends ! Bon, OK pour cette fois. Mais pas de drague, tu te comportes comme un vrai serveur.

— Ça marche !

Ce n’était pas de l’esbroufe, Florian avait négocié la chose depuis des semaines. Au départ pour remercier son cousin et lui en faire la surprise, mais devant son refus de réitérer leur arrangement, il avait dû s’avancer. En attendant, il pourrait de nouveau se glisser incognito dans cet univers quasi inaccessible afin d’étoffer ses articles cinglants.

De l’autre côté du miroir, chapitre 1

De l'autre côté du miroir

Chapitre 1

— Bon Dieu ce qu’elle est belle !

Ces mots jaillirent spontanément de la bouche de Florian. Il ne put en prononcer d’autres ensuite tant il était soufflé suite à la vision de la demoiselle.

Blanche se tenait au bras d’une femme plus mûre, mais à laquelle elle ressemblait sensiblement. Sa mère à ne pas en douter. Celle-ci était parée d’une robe fourreau d’un rouge flamboyant, la poitrine rehaussée apparaissant telle deux ballons gonflés à l’hélium dans son décolleté, souriait de ses dents de nacre. La seconde, plus discrète, esquissait un rictus plus timide. Elle avait opté pour une robe plus évasée à partir de la taille, de couleur noire et les épaules nues, gardant ses trésors couverts.

Elle clignait des yeux à l’instar de sa génitrice, devant les myriades de flashs des appareils photo tandis que le journaliste d’une chaîne spécialisée dans la mode et les people se tourna, micro en main, face à son assistant-caméraman.

— C’est une magnifique soirée qui s’annonce. Et comme vous le voyez derrière moi, la présence de Madame Grimhilde et de sa fille risque d’éclipser les plus beaux tops modèles présents. Elles sont toutes deux vêtues de robes de la maison Ursula, grand couturier italien de talent et hors de prix bien entendu, ajouta-t-il afin de donner une petite note d’humour à son speech.

— Hé ! Redescend sur terre roméo, l’interpella Tony. Redresse ton nœud pap et retourne bosser. La soirée vient de commencer et tu es déjà en train de flemmarder. T’es même pas censé être là !

Le roméo jeta sa cigarette d’une pichenette et s’avança pour l’écraser de la pointe de son soulier tout neuf. Il avait d’ailleurs terriblement mal au pied et jura intérieurement sachant que, justement, la soirée en était qu’à ses débuts.

Il faut bien souffrir pour se faire un peu de blé, songea-t-il avant de lancer un dernier coup d’œil à la déesse en robe de velours noir. Celle-ci montait les quelques marches couvertes d’un tapis vermeil et disparut à l’intérieur. L’entrée des invités lui était interdite. S’approcher de ces mêmes invités pour une autre raison que de leur proposer un verre de champagne, interdit. Fantasmer sur l’une d’elles, formellement interdit ! Il ouvrit la porte de service et s’y engouffra.

Le couloir menait aux cuisines. Il y régnait une ambiance proche de celle d’une fourmilière. Du moins si ces petits insectes étaient capables de rouspéter et porter des plats en même temps.

Des étages de petits fours étaient prêts à être emportés vers la salle tandis que des plateaux de coupes de champagne partaient vers la même destination toutes les deux minutes. Le tout était orchestré à la minute près. Florian ajusta son nœud papillon, tira sur sa veste et attrapa l’un des plateaux avant de suivre son prédécesseur.

La salle était immense, décorée de lustres en cristal, de colonnades de marbre et de tables aux nappes immaculées. Une scène à l’une des extrémités était occupée par un petit orchestre accompagné d’une chanteuse à la voix très soule. Mais si ce qu’elle interprétait avec passion aurait pu être une invitation à une danse lascive, elle ne servait que de bruit de fond.

Florian slaloma entre les invités en smoking et leur dame en robe haute couture. Il ne fut pas très attentif aux regards désireux de goûter de l’excellence boisson qu’il transportait. Non, lui en était à chercher la déesse brune. Il la repéra non loin du buffet de fruits de mer et s’en approcha.

Blanche examinait sans rien oser toucher quelques douceurs salées, sa main fut violemment frappée lorsqu’elle tenta de s’en saisir.

— Tu es folle ? fit sa mère. Imagine combien de calories contient cette horreur !

Elle n’exprima aucun mécontentement d’être ainsi remise à l’ordre en public, et ce, malgré son âge et ne fit que baisser les yeux.

Florian fut le témoin sceptique de cette scène, en quelques pas, il était sur elles, proposant son plateau. Le dos bien, droit, à peine penché, une main dans le dos.

— Une coupe de délicieux champagne chère madame ? Laissez-moi vous dire que je vous trouve très en beauté.

Bien qu’elle ne sympathisait ô grand jamais avec le petit personnel, ce compliment aux accents sincères la fit glousser et retomber ses humeurs. Pourtant il ne lui était pas uniquement adressé. La direction que prit son regard vers sa fille ne faisant aucun doute.

Madame Grimhilde se mit alors à gigoter dans sa robe étroite, faisant des signes de la main.

— Mais c’est madame le ministre ! Il faut absolument que je lui parle. Ne touche surtout à rien Blanche, je reviens, fit-elle tout en se hâtant à traverser la salle, trottinant sur ses louboutin.

Florian en profita pour se rapprocher, sortant sa panoplie de séducteur du dimanche. Regard lascif, voix à la tonalité basse, un sourire en coin.

— Une petite coupe de champagne mademoiselle ?

— Je suis désolée, je pense que je ne devrais pas.

— Une seule ne vous fera pas de mal, au contraire, cela pourrait vous détendre.

Elle lança un regard de biche apeurée vers sa mère avant de se reporter vers lui.

— Vous êtes très gentil, mais non.

— Un petit four alors ? Allez, je vous ai vu, vous en mourrez d’envie.

De nouveau elle déclina.

— Si vous voulez, je vous cache, fit-il tout en se plaçant devant elle.

Sa carrure aux  allures sportives aurait pu la masquer sans peine et sa mère était suffisamment loin pour ne rien remarquer. En quelques secondes à peine, elle craqua.

— Merci, si vous saviez comme je meurs de faim. Mais je ne devrais pas vous faire ce genre de confidence, je suis désolée.

— Tout ça pour garder la ligne ? C’est idiot ! C’est mignon les filles avec un peu de rondeurs.

— Ce n’est pas que cela.

Elle semblait perdue dans un océan de mélancolie, rougissant subitement. Florian se sentit coupable et comprit qu’il était temps de changer de sujet.

— Souriez pour voir.

— Pardon ?

— Souriez. À pleines dents.

Elle s’exécuta, esquissant une grimace figée.

— Tout va bien, pas de persil de coincé, vous êtes irréprochable.

Elle finit par sourire de façon sincère. Il était non seulement gentil, mais drôle également.

— Et très jolie, sachez-le. C’est tout de même dommage qu’une fille comme vous et un gars comme moi ne puisse…

Il ne poursuivit pas sa phrase, mais elle devina où il voulait en venir.

— Ce n’est pas juste une question de statut social, cette décision ne m’appartient pas. Veuillez m’excuser.

Elle se glissa avec grâce parmi les convives, le fuyant avant qu’il ne commence à poser de questions trop indiscrètes. Le jeune serveur soupira, baissant les épaules lorsque l’une d’elles fut légèrement molestée. Il se retourna et fit face à son employeur.

— Je ne t’ai pas autorisé à venir pour draguer les invités ! Même s’ils sont agréables à regarder, au boulot !

Et du boulot, il en eut jusqu’à deux heures du matin. La donzelle n’avait alors plus quitté sa mère de la soirée et telle Cendrillon au bras de sa marâtre, s’en était allée à minuit. Il n’osa se lancer dans une seconde tentative, regrettant d’avoir failli lors de la seule et unique.

— Tu comptes encore m’imposer ta présence lors de mon prochain contrat ? demanda le traiteur lorsque les cuisines furent pratiquement désertées.

Florian ôta son nœud papillon, le fourra dans sa poche et haussa les épaules.

— Tant que je n’aurai pas trouvé ce que je cherche, oui.

— C’est bien ma veine d’avoir un cousin comme toi.

— Je te fais une pub monstrueuse en échange, ne l’oublie pas.

— Mouais, tu t’occupes de ma page Facebook, rien d’extraordinaire non plus.

— Et de tous tes réseaux sociaux, mais sinon tu peux t’en occuper toi-même si tu préfères, le provoqua-t-il avec son air espiègle.

— Non ça va aller, on continue comme ça. J’y connais rien.