A sa place, chapitre 11 – Jour 4′

Nous étions rentrés, avions immédiatement changé de chaussettes et monté d’un cran le thermostat. Au moins pour une demi-heure afin de nous réchauffer. Mais notre conversation de tout à l’heure me restait un peu sur l’estomac. J’hésitai à lui demander son téléphone afin d’appeler mon numéro, de savoir ce qui se passait avec Marie de son côté. Depuis le temps, nous aurions peut-être du y penser, ne fusse que pour la rassurer, mais… je craignais de la voir arriver. Leur entente n’était pas du tout cordiale et de me voir, ou plutôt voir mon corps, doté du caractère de la demoiselle en question ne me tentais pas. Je craignais qu’il garde cette image de moi ensuite.

De plus, j’imaginais qu’elle fut assez grande pour revenir d‘elle-même et lui, tout à fait libre de vouloir le faire. Son silence était inquiétant, peut-être était-elle partie à Nice finalement, avec mon corps à y faire je ne sais quoi. En comparaison, j’étais plus sage qu’elle. Mis à part assumer sa gueule de bois et mes pieds froids.

Thomas pouvait passer des heures sur son portable, à faire le tour des réseaux sociaux, répondre à ses mails. La vie d’artiste en somme. L’on s‘imagine tant de choses sur celle-ci, mais non, il ne passait pas ses nuits dans les soirées VIP. Du moins, pas cette semaine vu son opération.

Je préparai de nouveau le repas, les précédents lui avaient plu, il me confia que cela faisait partie des choses simples qu’il appréciait avec moi, un repas à la maison sans prise de tête. Il sembla soucieux subitement, mais se tourna vers moi, son attendrissant sourire me charmant.

– Cela te dirait de m’accompagner demain ? Une interview plus séance photo pour un magazine, ils ont avancé la date. Soit c’est demain soit après le tournage mais je raterai le numéro de mars. Mais je te préviens, cela peut durer toute la journée et tu n’auras pas grand-chose à faire sinon regarder.

Finalement non, il avait tout de même quelques journées hors du commun et propres à la vie de star. Et comme j’étais curieuse, j’acceptai avec joie. Le voir en pleine action faisait partie de mes petits rêves secrets

– Mais… je peux te poser une question Manon ? fit-il après un moment de réflexion.

– Oui ?

– Tu m’as dit m’avoir vu la première fois grâce à la série. Et aussi que tu souhaitais me rencontrer. Mais… enfin, je ne sais pas trop comment demander ça. Tu as apprécié, tu me suivais ensuite ou quelque chose comme ça ? C’est délicat comme question, désolé.

Et tout aussi délicat de répondre.

– Oui je te suivais, répondis-je tout en me tournant vers la gazinière. Je suis même assez fan, je te trouve très bon et très…

Mignon ? Intéressant ? Professionnel ? Drôle ? Émouvant ? Attirant ? Tant d’adjectifs que je pourrais lui énoncer sans mentir, mais que je n’oserai jamais. Il devait certainement exister des dizaines de filles dans mon cas, je ne devrais peut-être pas me sentir aussi gênée, il devait en avoir l’habitude, en rencontrer une pratiquement tous les quart d’heure.

Quelques pas plus tard, je sentis sa présence derrière moi, assez prêt pour vérifier le contenu des casseroles, mais étrangement, je n’eus pas l’impression qu’il s’était approché pour cela. Je sentis une main se poser à ma taille et retins mon souffle avant de me retourner lentement vers lui alors qu’il imprimait un léger mouvement m’incitant à le faire.

Thomas avait les yeux fermés. Son autre main se posant sur mon bras, le longeant jusqu’à l’épaule, me faisant agréablement frissonner. Il s’en servit comme d’un repère afin d’arriver à mon cou puis à ma joue. Son pouce glissant jusqu’au coin de ma bouche. Il se pencha, ses lèvres se pressant contre les miennes, formant un baiser moins timide que je n’aurais imaginé, contrairement au mien. A la fois surprise et intimidée par son geste.

Il se redressa ensuite et je lui demandai pourquoi il gardait ainsi les yeux clos, ne sachant que dire d’autre. Sous le coup de l’émotion, je devais être pivoine sans compter les diverses réactions logiques de mon corps d’emprunt.

– Parce que c’est toi Manon que je veux toucher. Toi seule. Et qu’avec les yeux fermé, c’est bien toi que j’imagine.

Je me glissai contre son torse ensuite et me tins serrée contre lui, le visage au creux de son épaule et dans l’impossibilité de m’en séparer, je n’en avais aucune envie. Je le respirai. Mon amour, mon idole, mon rêve inaccessible. Mon cœur, si je puis dire, tonnant au rythme du sien. Un moment pourtant inimaginable il y avait encore quelques jours et pourtant, j’étais la, non seulement proche de lui mais dans ses bras. Me confirmant que c’était bien la que je désirais le plus être. Il fallut qu’il s’exclame qu’un truc était en train de brûler, brisant involontairement cet instant magique, pour revenir à la réalité.

J’en étais alors à souhaiter désespérément de retrouver mon corps au final, mon vrai moi, quitte à passer par la case “retour de Marie” et ce que cela impliquerait.

A sa place, chapitre 10 – Jour 4

Thomas était quelqu’un de très actif habituellement et de rester enfermé en plus de croire que je me moquais de lui, avait du contribuer à lui taper un peu plus sur les nerfs. Désormais, il était beaucoup plus amical. Juste après le petit déjeuner, il me conseilla d’enfiler un bon gros pull et de dénicher gants et écharpe. Je trouvai tout cela, y compris un bonnet assorti et je me doutais légèrement vu la conversation que nous avions eu la vieille, qu’il souhaitait m’emmener dans un endroit frais. Très frais. Glacé même. À la patinoire.

Mis à part pour observer les autres, je ne m’étais jamais approchée de ce sport. Ou de ce loisir. Après avoir loué des patins et bataillé avec d’interminables lacets humides, le voici qui m’invita à poser les pieds sur cette vaste étendue glacée. Et de prime abord, je n’étais pas des plus rassurées.

– Je reviens ! lança-t-il alors que j’hésitai encore.

Il fit deux tours de chauffe, allant tout d’abord à une vitesse raisonnable puis vertigineuse au centre. Il revint, entamant un petit cri de victoire et freinant avec une maîtrise que je lui enviais.

– Cela faisait trop longtemps, crois-moi. Tu viens ? Tu n’en a jamais fait avant ?

– Jamais !

– Ce n’est pas bien difficile, je te montre.

Il me prit les mains, m’obligeant à les détacher du rebord et je me retrouvai une seconde plus tard bien trop loin pour m’y agripper de nouveau. Je serrai mes doigts autour de ses paumes comme si ma vie en dépendait, sentant mes pieds s’écarter dangereusement l’un de l’autre. Il stoppa et, amusé m’aida à me redresser avant de m’enseigner quelques bases sur la posture à adopter. Une fois bien en équilibre, lui patinant à l’envers et gardant toujours ce contact, il me fit avancer. À coté des autres, je passais pour la tortue et eux, les lièvres, mais tant que je restais debout sur mes jambes, à mon sens tout allait bien.

Tout était parfait. Ce moment était parfait et Thomas en professeur improvisé, plus encore était parfait. Heureux. Dans son élément. Il souriait constamment, y compris lorsque, perdue à le contempler je fus déstabilisée et failli tomber. S’y attendant plus que moi, il me rattrapa par la taille. Par réflexe, je m’agrippai à ses épaules. Ses yeux étaient d’un bleu magnifique. Je les connaissais pourtant par cœur, du moins il m’avait semblé, mais aujourd’hui, ils étaient différemment beaux. Ils pétillaient.

À force de patience, il parvint à me faire patiner, lentement, sans aide et à peu près droite. Les pieds hurlant de froid, les jambes en coton, je rejoignis finalement la sécurité du rebord, le laissant se dépenser seul et faire le pitre, manquant de se vautrer en beauté à force et tous deux, partant dans un fou rire commun. Incontrôlable.

Il revint finalement essoufflé et, se soulevant par la force des bras afin de passer la rambarde tel que l’aurait fait son personnage espion sur celle d’un balcon, quitta la glace. Je devais avouer qu’une telle sortie de scène fit son petit effet sur moi. Il avait beau faire froid, il me faisait fondre.

– Après tous ces efforts et afin de célébrer ça, que dirais-tu d’une glace ?

Évidemment, je n’aurais refusé pour rien au monde. Et si je devais me réveiller demain, j’aurais alors passé la plus belle des journées de ma vie. Mais je ne souhaitais me réveiller pour rien au monde.

Assis face à face à la cafétéria, une large baie vitrée donnant sur la piste en contrebas, nous commandions la même chose. Ce qui provoqua un nouveau rire, celui-ci se terminant plus timidement lorsque sa main toucha la mienne par-dessus la table.

– Manon… tu sais si… si jamais Marie revenait. Peut-être que malgré tout l’on pourrait…

Il hésita, sourit de nouveau tout en baissant les yeux et je comprenais subitement ce à quoi il référait lorsqu’il me parlait qu’il ne fut pas très à l’aise avec les filles. Je devais alors être à la fois la plus surprise et la plus enchantée au monde qu’il se sente ainsi gêné.

– Oui ? l’invitai-je d’une voix peu certaine.

– On pourrait se revoir pour une seconde leçon, non ?

– Avec plaisir.

Ce cœur qui pourtant n’était pas le mien se mit à battre plus fort lorsque la main serra doucement mes doigts, mais il les lâcha subitement, se focalisant sur sa glace.

– Je sais que c’est toi à présent, Marie n’aurait jamais réagi comme tu le fais ni même put jouer aussi bien la comédie. Et d’ailleurs, elle m’aurait déjà envoyé sa coupe à la figure d’avoir dit ça, plaisanta-t-il, redevenu nerveux. Mais j’ai beau le savoir, cela me bloque, c’est toujours elle que je vois lorsque je te parle, lorsque… je te touche.

Je ne pouvais que comprendre ou il voulait en venir. Moi-même, cela me gênait beaucoup que d’utiliser ce corps qui ne m’appartenait pas. Et surtout de ressentir à travers lui.

A sa place, chapitre 9 – Jour 3 »

Nous passâmes la soirée à discuter. Moi de ce qui s‘était passé pour en arriver là, lui racontant tout… enfin, presque tout. Je me voyais mal lui avouer spontanément à quel point il occupait mes pensées. Lui, quelques anecdotes sur son boulot, ses débuts. Et je devais avouer que je buvais ses paroles. J’en aurais pris des notes si j’avais pu le faire.

Mais enfin, j’avais retrouvé le Thomas que je connaissais, encore un peu intimidé ou méfiant au départ, il fini par se détendre. Je lui racontai mon enfance, mes études, l’origine de cette fameuse photo de grimage en chat qui lui plaisait beaucoup.

Mais je voulais connaître moi aussi le fin mot de cette relation si spéciale avec Marie. Lui, un comédien se faisant de plus en plus connaître et apprécier, il devait avoir tant d’opportunités. Alors, pourquoi rester avec elle qui ne l’aime pas. Sa réponse me laissa sans voix.

– C’était… plutôt pas mal entre nous au début. Et puis, j’ai eu ce rôle pour la télé, grâce à elle au fond. Elle m’avait traîné aux auditions. Je n’envisageais pas forcément de passer devant une caméra, j’adore le théâtre. Mais je me suis lancé, j’ai eu un rôle, pas elle. Cela s’est de plus en plus dégradé ensuite.

– Et tu es resté avec elle malgré tout ? Tu l’aimes encore ? demandai-je timidement.

– Au début oui, je pensais que cela passerait, qu’elle comprendrait. Mais elle a commencé à voir d’autres gars et… enfin soit. Ensuite, ce fut plus par habitude et elle refuse de partir. Et comme je déteste vivre seul. Quelque part, je dois avoir un côté masochiste.

Monsieur s’interposa, comme s’il avait saisi sa phrase, venant rouspéter sur le fait qu’il n’était pas seul puisqu’il était là. S’imposant littéralement. Cela engendra l’un de ses rires si enfantins.

– Pourtant tu aurais pu facilement trouver quelqu’un non ?

– Oui… et non. Je suis un piètre dragueur en fait. Très à l’aise en général mais dès qu’une fille me plaît, plus du tout. Et c’est pire lorsque l’on incarne un espion dandy et séducteur. Les filles s’attendent à ce que je sois comme lui et je ne tiens pas à jouer de rôle dans la vie.

Il baissa d’ailleurs les yeux et j’eus l’impression que ses pommettes prenaient de la couleur. Il toussota, disparut rapidement afin de retrouver son paquet de cigarettes, en alluma une et ne revint lorsque ses joues étaient redevenues normales.

– Et toi ? Un petit ami ou bien tu vis seule ?

– Seule ! Heureusement, sinon il serait mort d’inquiétude. Il y a juste ma mère qui passe de temps en temps vérifier que tout va bien. Mon père ne sort que rarement de son magasin. Il tient une quincaillerie pour pièces détachées. Elle était à mon grand-père.

Je m’arrêtai un moment, déjà depuis tout à l’heure, il me cuisinait littéralement pour tout connaître de moi tandis qu’il en avait encore dit bien peu à mon goût.

– Et toi ? Que faisais-tu avant de jouer la comédie ? Avant le théâtre ? Tu as toujours voulu jouer ?

– Toujours ? Oui. Depuis que je suis gamin. Mais je voulais aussi faire du hockey. J’étais d’ailleurs plutôt doué, mais j’ai finalement trouvé ma voie. Mmm… fit-il tout en tirant une bouffée. J’ai une idée. Demain, pas question que l’on moisisse encore toute une journée à la maison. Et je sais ou je vais t’emmener.

– Ah ? Ou ça ?

– C’est une surprise.

A sa place, chapitre 8 – Jour 3′

– Bon, laisse tomber, enchaina-t-il devant mon mutisme. On va bien voir si c’est vrai tout ça.

Il se leva et se dirigea vers son portable ouvert sur le bureau et le mit sous tension.

– Tu dois bien avoir un compte Facebook, Twitter ou un truc du genre non ?

– Heu pourquoi ?

– Si Manon existe et que tu es cette Manon comme tu le prétends, prouve-le-moi, tapa-t-il du doigt sur l’écran.

– Je n’ai pas de Facebook, lui avouai-je.

Et quelque part, je m’en félicitais presque. Je n’avais pas ce corps que possédait Marie, j’étais plus ronde, mes joues, ma poitrine, mais surtout mes hanches. Et me vint cette frayeur vraiment ridicule, mais pourtant bien ancrée en moi. Et si je ne lui plaisais pas !

– Ben voyons…

– Mais j’ai un compte Twitter !

– Alors à toi l’honneur ! fit il en m’invitant à m’y connecter.

Je m’installai et entrai mes identifiants et le laissai parcourir ma page et mon profil. Mais il n’y trouverait rien de vraiment intéressant. Quelques liens Youtube, des retweet et quelques états d’âme spontanés ici et là.

– Bon… pas de photos sur Twitter, pas de Facebook… tu ressembles à quoi ? demanda-t-il tout en faisant rouler la page, semaine après semaine.

– C’est à dire ?

– Comment es-tu physiquement ?

– Oh… heu… différente.

Il stoppa et se tourna vers moi.

– Mais encore ?

– Brune. Mes cheveux sont un peu plus longs, j’ai un visage plus rond… On dit que je ressemble à ma mère. Mais tu ne connais pas ma mère, c’est vrai, m’embrouillai-je. Et les yeux bleus. Enfin ils tirent sur le gris.

– Et ? Le reste ? Ton corps ?

– Je dois être de la même taille, je pense, je fais un mètre soixante-dix.

– Marie fait cinq centimètres de plus, mais c’est un détail.

– Je… je suis un peu plus ronde aussi, avouais-je finalement. Mais pas tant que ça ! Disons que j’ai plus de poitrine… enfin… ce n’est pas important, si ?

– En gros, tu es mignonne quoi, cela ne m’étonne pas.

– Heu pardon ? restai-je sidérée.

– Oui, cela m’aurait étonné que tu prennes un personnage moche même si il est différent. C’est plutôt sympa comme description.

Je me sentais subitement flattée du compliment, mes joues me brûlant, même si ce peu de description ne faisait pas tout. Thomas continua donc ses recherches et j’allai m’asseoir un peu en retrait. Et s’il me trouvait à son goût ? Oh non, je ne devais pas me mettre à espérer ce genre de choses, cela ne ferait que du mal. J’étais bel et bien dans un corps qu’il avait pris en grippe et ne retrouverai peut-être jamais le mien. D’espérer qu’il me trouve à son goût était un vœu plus inaccessible encore que de vouloir me trouver près de lui.

– Ah ! Ah ouais…

Il se pencha, souriant comme je ne l’avais pas encore vu faire depuis mon arrivée, le nez pointé vers son écran. Son ironie pointant encore une fois, exacerbée.

– Adorable ce petit chat, c’était pour Halloween ? Je le savais qu’elle serait mignonne, bien joué, Marie.

Il se leva, pris sa veste, enfila rapidement des chaussures et quitta l’appartement après m’avoir lancé.

– Je vois qu’au final, tu me connais plutôt bien. C’est qui en fait ? Une vieille copine de lycée ? Une fille au hasard ? Tu comptais faire quoi ensuite ? Pourquoi tout ce cirque ? Tu vas trop loin parfois. Je vais prendre l’air ça vaut mieux.

J’en restai figée un instant puis je compris. J’avais oublié cette stupide photo, prise par une amie, cela devait faire deux ans tout de même ! Il était remonté si loin ? De fausses oreilles, des moustaches dessinées au crayon noir sur mon visage, j’étais plutôt ridicule et pourtant il s’était senti vexé de croire que sa Marie avait choisi ce genre de fille. Devais-je le laisser se calmer seul ? Ou le rattraper ? Que faire mis à part tenter de lui prouver que c’était pas une farce.

J’attendis son retour, m’occupant de faire la vaisselle. Il n’avait pas même fini son assiette avec tout ça, pas étonnant qu’il soit si fin s’il ne mange que si peu. Mais s’il était vexé ou en colère, moi aussi je me sentais mal. Je ne pouvais le convaincre et pire encore, plus cela avançait, plus il me détestait et se méfiait de moi. Incontrôlables, les larmes virent à couler sur mes joues et j’essayai de ne pas hoqueter, de ne pas me laisser aller. En changeant de corps, j’avais perdu ma vie d’antan, ma famille, mes amis, mon travail qui sait. Tout cela pour être simplement là, avec lui. Et il me détestait.

J’essuyai mon nez du dos de la main, choppai un carré de papier absorbant afin de me moucher et laissai en plan la casserole, me laissant subitement aller. Monsieur, intrigué, s’était approché et sauta sur le plan de travail. Il m’observait d’un air neutre, ni compatissant, ni dédaigneux et après m’être essuyé les mains je le pris dans mes bras, le serrant contre moi. De cette façon que j’aurais préféré serrer l’homme que j’aimais plus que tout, le visage enfoui contre son petit corps duveteux.

Il revint à ce moment-là, je déposai rapidement le chat et tournai le dos, tâchant d’essuyer mes yeux le plus discrètement possible. Je le sentais, immobile quelque part derrière moi, à me demander ce qu’il pouvait bien penser, s’il était calmé, s’il avait réfléchit et songé que, aussi impossible cela puisse paraître, il y avait bien une chance pour que je lui mente pas.

– Tu…

Ses mots restèrent en suspens avant de reprendre.

– Tu as viré mon assiette ?

– Non elle est au frigo.

Il la récupéra et termina de dîner, silencieux. Je n’entendis que le bruit de ses couverts durant tout ce temps. Finalement, il repoussa le tout. Je n’osai toujours pas me retourner, sentant mes yeux encore gonflés, plus je frottais, plus j’empirais les choses.

– Promets-moi que ce n’est pas une farce. Que tu es bien celle que tu prétends. Je peux avoir l’esprit large et croire en bien des choses. Après tout, il existe encore bien des trucs dont on ne comprend rien. Promets-moi, si c’est vrai, que ce n’est pas une farce.

– Je te le promets, je m’appelle bien Manon.

– OK. Alors je suis désolé. Pour mon attitude, pour ce qui t’arrive. On va… on va repartir de zéro, d’accord ?

Je me tournai et le vis embarrassé de me voir dans cet état.

– Je m’appelle Thomas, comédien, j’ai vingt-six ans et je suis complètement paumé face à cette situation, comment est-ce possible ?

– Je m’appelle Manon, reniflai-je. Je suis aide-comptable et… j’en ai vingt-quatre. Je n’en sais rien. Ou alors si. Il se trouve qu’un jour, j’ai fait un vœu… et me voilà.

A sa place, chapitre 7 – Jour 3

Au matin, Thomas fut le premier levé. J’eus l’impression de sentir sa présence, à m’observer alors que je m’éveillais et effectivement, il était devant moi, au milieu du salon, verre d’eau à la main lorsque j’ouvris les yeux. La meilleure première vision de la journée au monde.

– Oh ! Bonjour, ça va ta mâchoire ? Tu as besoin de quelque chose ?

Il m’indiqua simplement le verre et le vida devant moi pour réponse. Il devait encore souffrir un peu.

– Je pourrais faire les courses et la cuisine si tu veux. Il y a une supérette dans le coin ? Ou alors tu as prévu quelque chose.

Il faillit avaler le liquide de travers, toussa et se reprit.

– Et tu ferais la cuisine ? Toi !

– Oui.

– Heu bon… non je prévoyais me faire livrer chinois, des nouilles ou truc du genre. Mais habituellement tu ne touches pas à la cuisine non plus.

– C’est parce que moi, Manon, insistai-je sur mon prénom, j’aime cuisiner. Surtout si c‘est pour te faire plaisir.

– OK, je laisse tomber. Comme tu veux.

Il joua le jeu et m’expliqua ou je pourrais trouver de quoi acheter ce qu’il me fallait tout en câlinant de quelques mouvements lents Monsieur, son chat, qui semblait ravi. Marie n’était pas si à envier que cela au fond et je reportai l’espace d’une seconde ce sentiment envers le félin. M’imaginant blottie sur ses genoux, la tête sur son épaule et simplement me tenir la à écouter les battements de son cœur et sa respiration, respirer son odeur.

– Hé ? Ça va ?

D’un sursaut, je revins sur terre et filai, mais en cours de route, je me souvins d’un léger détail et revins sur mes pas, me sentant tout à fait idiote pour le coup.

– Je… je peux avoir un peu d’argent ?

Il lâcha finalement un sourire et alla chercher son portefeuille avant de me tendre un billet de vingt euros.

– Ça ira ? Mais c’est pour les courses hein ? Rien d‘autre.

– Oui bien sûr. Quoi d’autre ?

– Marie… je sais qu’il y a un revendeur qui squatte parfois au coin de la rue, je t’ai déjà vu lui acheter des trucs, me prend pas pour un con.

Décidément il ne lui faisait pas confiance. Mais si le temps me le permettait, je finirai bien par lui prouver que je ne voulais que son bien-être, que j’étais sincère.

Lorsque je revins, l’antalgique avait du faire effet et Thomas somnolait à demi dans le creux du canapé d’angle, Monsieur toujours contre lui le veinard. Je le laissai tranquille, préférant feuilleter un magazine traînant sur la table basse afin de ne pas le déranger. Ce qu’il était beau endormi, je me lasserai difficilement de le regarder. Ce ne fut que lorsque son estomac hurla de faim qu’il s’éveilla. Immédiatement, je m’affairai à la cuisine.

Au menu, purée de carottes et steak haché. Je ne souhaitais pas qu’il se fasse mal en mangeant. C’était sans prétention, mais il eut l’air assez étonné de me voir faire et je le remarquai en train de m’observer, sentant son regard sur ma nuque durant un bon moment.

– Cela te va ? me renseignai-je lorsqu’il eut son assiette sous les yeux.

– J’ai du mal à comprendre. Pourquoi fais-tu tout ça subitement ? Tu as fait une connerie ? Tu as quelque chose à me demander ?

– Je ne suis pas Marie.

– Ah oui… Manon, c’est vrai. Hé bien je ne comprends pas plus. Ça doit faire plus d’un an que l’on se croise plus que l’on ne se parle que soit tu m’évites, soit tu te fous de ma gueule, que tu ne sais pas quoi inventer pour m’emmerder. Sauf pour te faire un peu de pub bien évidemment. Alors qu’est-ce qui te prend tout à coup ? Tu es sympa, tu fais la cuisine, tu t’occupes de moi.

Je ne savais que répondre. Tout ce temps à se côtoyer et à faire semblant, mais comment tenait-il le coup ? Et surtout pourquoi tenait-il le coup ? Je fus sauvée par le gong ou plutôt par Monsieur qui vint se frotter contre mon mollet, venant quémander et je découpai un morceau de viande que je lui lançai.

– Même vis-à-vis de Monsieur, tu n’es plus la même. D’habitude, il te fait horreur, je suis obligé de le garder dans ma chambre.

– Pourtant, il m’aime bien malgré tout et moi aussi. Je l’aime beaucoup à vrai dire. J’ai toujours rêvé d’avoir un chat.

Je baissai les yeux vers la boule de poil blanche qui réclamait de nouveau. Il demeura un instant perplexe.

– C’est d’autant plus étonnant. Mais dis-moi… Manon donc. Voyons. Tu habites bien quelque part non ? Tu as un travail, ce genre de chose.

Il tenait ses mains, doigts croisés, devant sa bouche, semblant attendre une réponse peu convaincante qui finirait par me confondre.

– Oui, j’habite à la Plaine Saint-Denis, dans un studio. Avant je vivais dans le Val d’Oise avec mes parents.

Il afficha une légère moue, avais-je répondu correctement ? Je l’observai afin de cerner ce qu’il pouvait en penser avant de continuer. Mais il demeurait de marbre, après tout il n’était pas comédien pour rien.

– Sinon je travaille dans une agence immobilière, à la compta, mais sûrement plus pour longtemps.

– Ah ? Pourquoi ? Tu comptes te lancer dans le mannequinât ? Ou mieux ! Trouver un rôle ? ironisa-t-il, les sourcils levés.

– Oh non, juste que cela ne marche pas fort et ils parlent de mettre la clé sous la porte d’ici à la fin de l’année.

– Bon. C‘est un sans fautes pour le moment. Et tu peux me rappeler d’où l’on se connaît ?

– Il y a deux jours, en montant dans ta voiture. Quoi que non, la première fois que je t’ai vu, ce fut dans cette série où tu incarnes un espion du dix-septième siècle, je t’ai trouvé fabuleux.

– Ah ! C’est nouveau ça aussi, décidément. Marie et Manon sont des opposées en fait, c’est ça l’idée ?

– Non, je ne suis pas Marie, je ne sais pas comment cela se fait. Je voulais juste attraper le métro pour… Enfin, bref. Je ne sais pas ce qui est arrivé, je ne me souviens juste d’être montée dans ta voiture avant l’émission, d’être restée dans la loge et jusqu’à présent je suis toujours là, dans son corps à elle. Ce n’est pas le mien. C’est vrai ! ajoutai-je alors qu’il se massait les tempes sous mes explications.

Il se mit à piocher dans son assiette, dodelinant de la tête.

– Si c‘est pour ce rôle que tu fais tout ça, c’est pas la peine. Je veux bien en parler au casting, mais je n’ai aucun pouvoir de décision. Tu le sais.

– Thomas, je te jure que c’est vrai, je me nomme Manon, je suis dans le corps de ta copine, je ne sais ni comment ni pourquoi, insistai-je encore une fois, dépitée.

– Et dans ce cas, où est Marie ? Dans ton corps à toi ?

Je ne savais pas trop que répondre. L’ignorant totalement. Mais ce devait être le cas. Et donc, elle pouvait débarquer à tout moment puisqu’elle connaissait sa propre adresse. Quelle surprise horrible si elle devait arriver. Je me retrouverais face à moi-même. J’espérais que ce ne soit pas le cas même si cela me semblait logique.