• Forum City
  • Rôle: ?
  • Avatar : Alexander Vlahos.

Cela faisait bien trois quarts d’heure que l’on m’avait posé un peu vivement sur cette chaise, de l’autre côté d’un bureau dont le siège demeurait vide. La décoration du bureau se révélait des plus simplistes. Mobilier à tiroirs en fer, des sièges faits de tubes d’acier et dont le dos et l’assise étaient couverts d’un faux cuir foncé et usé, une pauvre plante verte qui n’avait plus du voir le véritable soleil depuis tant de temps que ses larges feuilles demeuraient jaunies. La lumière crue d’une banale ampoule pendue au plafond venant compléter le tableau. Le parfait bureau de petit commissaire de quartier, bien stéréotypé.

Ma lèvre, fendue en deux me faisait encore mal, mais ne saignait plus et je pariais que mon œil allait virer d’un beau bleu avant d’être rentré chez moi, mais bon sang ce que ça m’avait fait un bien fou !

Finalement le commissaire A. Lewis — si je devais en croire le nom affiché sur la porte — entra, fermant aussitôt derrière lui. Un dossier à la couverture de carton dans les mains, encore occupé à le lire. Maigre, mal rasé et portant de fines lunettes. Il me faisait penser à un Gary Oldman défraîchi sorti tout droit de Dark Knight.

– Monsieur Gray je présume ? Oh non… Docteur Gray a ce que je vois !

– Gray, avec un « a », j’insiste. Et vous présumez bien.

– Alors… nous avons donc… état d’ébriété sur la voie publique, coups et blessures, trouble de l’ordre public… Jolie brochette. Et malgré ça, la victime ne porte pas plainte. Vous pouvez m’expliquer ?

– Disons qu’il doit sans doute estimer que nous sommes quittes. Il est bon joueur.

Le souvenir de ces évènements encore tout frais me força à laisser s’échapper un léger sourire en coin avant de me fixer sur le commissaire venu s’asseoir face à moi, de l’autre côté de son bureau. Mais sans aucune intention de le provoquer. Il commença par pianoter sur son clavier puis revint vers moi.

– Bien, j’aimerais votre version des faits. Depuis le tout début s’il vous plait ?

– Si vous y tenez…

Il ne fallait pas plus pour me tenter et le prendre au mot. Après tout, c’est lui qui l’avait voulu et j’avais un sac à vider ce soir, un très gros sac…

– Hé bien monsieur le commissaire, je suis né non loin d’ici, à Londres. Fils unique. Une enfance heureuse et sans soucis particuliers. Mes parents sont également dans le domaine médical, mais dans des secteurs différents. Ma mère travaille en obstétrique tandis que mon père est généraliste. On peut donc dire que j’ai été inspiré. J’ai quelques origines européennes également, du côté de la méditerranée…

– Un instant ! Me coupa-t-il, légèrement agacé. Pas si loin tout de même. Revenez un peu plus vers le présent. Je n’ai pas toute la nuit non plus.

– OK ! Bon élève, j’ai pu sauter une classe durant ma scolarité et donc entrer avec une année d’avance en Fac de médecine. J’y ai suivi le cursus moderne plutôt que classique, ce qui fut plutôt rock and roll question horaire puisque l’on y suit cours théoriques et pratiques en parallèle. C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai rencontré Connie Carter. Le feeling passait bien et même si nous ne sommes pas sortis immédiatement ensemble, il y a avait déjà quelque chose…

– Vous allez me raconter toute votre vie comme ça ? Venons-en aux faits…

– Justement monsieur le commissaire, j’y viens. Et cet épisode me semblait plutôt opportun justement. Mais je vais donc sauter quelques années puisque vous semblez y tenir. Connie était étudiante également donc, une année en dessous. Dès que je trouvais un poste au Général’ s hospital, nous nous sommes installés ensemble. Ce ne fut pas des plus évident entre la fin de ses études, mon boulot aux urgences et notre nouvelle vie en couple. Nous ne nous voyions pas très souvent. Mais l’on s’en sortait plutôt bien. Du moins au début.

Le commissaire leva les yeux au ciel et finalement me laissa continuer, s’enfonçant contre le dossier de son siège, bras croisés et soupirant.

– Et si vous vous décidiez à avancer jusqu’à ce soir ?

– Ce soir ? Ce soir, il y eut la célébration de mon départ. D’où l’état d’ébriété pourtant légitime qui vous mentionnez. Célébration que la plupart de mes collègues et autres membres du personnel auront perçu comme un véritable soulagement.

– Pourquoi un soulagement ? Vous êtes un mauvais élément ?

– Oh non, je n’irai pas jusque là. Je crois même que si je devais parler au nom de mes collègues ils vous certifieraient le contraire. Trop pointilleux, trop exaspérant, froid, sec, cassant… et j’en passe. Je n’aime pas l’incompétence, pire encore lorsqu’il s‘agit de jouer avec la santé voire la vie d’autrui. Alors, c’est vrai, j’avoue tout, je suis bien plus souvent sur le dos de mes assistantes — sans arrière-pensée cela dit — d’où cette horrible réputation. D’ailleurs, j’aimerais récupérer mon grille-pain si cela ne vous ennuie pas.

– Un grille-pain ?

– Oui le cadeau offert en commun par le personnel. Après les années d’enfer qu’elles auront passées en ma compagnie, quelle charmante attention n’est-ce pas ?

– Hm… je verrai… cela ne m’a pas été mentionné, mais passons à la suite…

– Donc, comme je vous le disais, je quitte le General’ s, la région, le pays pour la Caroline du Nord…

– Et pourquoi si loin ? Des parents là-bas ?

– Non, j’ai lancé une fléchette au hasard sur une carte et c’est tombé là-bas. J’aurais pu tomber plus mal, devoir apprendre le chinois ou affronter le climat soviétique… Soit… Je remarque qu’il vous tarde de vouloir comprendre pourquoi je m’en suis pris à cet homme. Harold Lancaster.

– Oui, c‘est d’ailleurs ce que je vous demande depuis le début…

– Simple. Cela faisait près d’un an qu’il se tapait Connie durant mes heures de garde.

– Et vous choisissez ce soir pour lui casser la gueule ? S’amusa le commissaire.

– Je ne voulais pas partir sans avoir réglé mes dettes…