La fiancée de Gravesend

La fiancée de Gravesend

Romance historique, romantique, fiction.

La fiancée de Gravesend Roman
67.815 mots – 512 pages – 225 minutes de lecture

Gravesend dans le Kent, été 1785.

La famille Torntown propriétaire d’une mine doit faire face à la faillite. Celle-ci étant épuisée, le patriarche se voit obligé de promettre son unique fille en mariage à un prêteur sur gages à la réputation douteuse afin de s’en sortir.

Mais Katherine refuse de devenir l’épouse d’un homme si peu recommandable et tente de trouver par elle-même un autre parti. Cependant, la guerre d’indépendance ayant ravi beaucoup de jeunes hommes, les prétendants se font rares.

Jusqu’à l’arrivée miraculeuse de Heathcliff Conway, un ex lieutenant de l’armée anglaise et de son ami Charleston, esclave affranchi. Les deux hommes ayant acquis une ferme dans la région, Kate décide alors de tout faire afin de séduire le propriétaire des lieux et se sortir de la ruine. Encore faut-il que le jeune homme soit disposé à se marier.

Extrait

Chapitre 1.
Narration de Kate.

Ecouter aux portes n’était pas une chose très polie pour une jeune fille de bonne famille. Mais je me doutais que la discussion qui avait lieu en ce moment dans le bureau de mon père me concernait ainsi qu’une personne que je n’appréciais guère. 

L’oreille collée contre la serrure, je ne percevais pas tous les mots de ce long monologue qu’il tenait face à ma mère tant il allait et venait d’une extrémité à l’autre de la pièce. J’en avais saisi l’essentiel cela dit. Un coup d’œil au travers du mince orifice me permit de la voir assise, pressant son mouchoir brodé contre sa bouche et n’osant prononcer la moindre parole. Il me sembla qu’elle pleurait.

Comprends-tu notre position Margareth ? Si je pouvais faire autrement, crois-moi, je n’hésiterais pas une seconde. Hélas, tu ne m’as donné qu’une unique fille. Oh, je ne t’en veux pas, tu as toujours été une épouse exemplaire, mais aujourd’hui, l’absence d’un fils me plonge dans l’embarras. Si seulement… Nous devons accepter la proposition de Sir Mitchell, bien que cela me coûte de lui octroyer sa main. Mais il a fait fortune malgré que ce soit discutable et… Il sera notre hôte au dîner de ce soir, nous devons l’annoncer à Kate.

Ainsi les rumeurs concernant une possible faillite de la mine de mon père étaient vraies. Et aujourd’hui, il comptait de me marier à cet homme afin de ne point faiblir sous les dettes. Certes, ce prétendant avait de l’argent, mais il possédait surtout une réputation odieuse. Il avait fait fortune aux Amériques, à croire que ce pays neuf regorgeait d’avenues en or massif dont il suffisait de gratter les murs pour devenir riche. Puis il était revenu dans le Kent en tant que prêteur. Mais qui dit prêts dit intérêts et parfois… Non ! Souvent ! Il arrivait que ses clients ne puissent rembourser leur dette. Pire encore ! Que Sir Mitchell en augmente les frais pour cause de retard. Le tout se finissait alors devant un juge, grassement remercié pour son aide, le pauvre hère était envoyé en prison et ses biens saisis. Tout cela n’était qu’une machination sans fin. Et nul n’osait rien dire.

Et s’il n’y avait que cela. La honte d’être l’épouse d’un parvenu pillant les braves gens. Non. Sir Mitchell fréquentait les dames aux mœurs légères appréciait que trop bien l’alcool et était réputé pour son tempérament violent. Je ne voulais pas d’un homme comme lui, j’aurais encore préféré un cultivateur ne possédant qu’une seule acre de terre et trois chèvres.

Mais lorsque mon père décidait quelque chose, rien ne pouvait le faire changer d’avis. À moins de trouver une solution plus avantageuse.

— C’est inconvenant d’écouter aux portes, jeune-fille ! fit une voix derrière moi.

J’en sursautai de surprise avant de me rassurer de la mine faussement sévèrement de ma tante.

— Tante Betty !

— Surtout si je ne suis pas là, acheva-t-elle tout en se penchant vers moi. Que disent-ils ?

— Père souhaite que j’épouse Sir Mitchell.

— Ce parvenu ! A-t-il perdu l’esprit ?

— Il semble être à court de solutions pour nous éviter de mourir de faim.

La porte s’ouvrit subitement et je m’en éloignai prestement, faisant mine d’arranger un bouquet de fleurs fraîchement ramassées, disposées sur le guéridon tout proche. Tandis que ma tante s’était glissée à l’autre bout du couloir, comme si elle venait d’entrer à l’instant.

Mère me lança un regard rougi complètement abasourdi. Je tentai de lui sourire afin de la réconforter, mais cela ne fit qu’empirer sa peine. Difficile pour moi de garder la mienne, de faire semblant de ne rien savoir, de n’avoir rien entendu.

— Margareth. Betty. Nous avons un invité ce soir. Faites le marché en conséquence. Kate, tu porteras ta plus belle toilette.

— Bien père.

Il était décidé. Tout comme je l’étais moi-même à empêcher ces noces. Je m’habillerai, certes, mais pas de ma plus jolie robe. Cet homme ne méritait pas un tel honneur.

Mon père ayant regagné son bureau, je m’approchai de ma tante.

— Pour quand est le prochain bal de Miss Granger ? Je pourrais peut-être y trouver un beau parti.

— Kate ! Pas avant l’an nouveau ! De plus, il ne doit rester que quelques vieux célibataires. Ou des veufs à présent.

Je soupirai. La plupart des jeunes hommes s’étaient engagés à l’armée et partis pour les Amériques depuis le début de la guerre. Ce qui causait une réelle pénurie. Celle-ci terminée et honteusement perdue, peu en étaient revenus ou alors dans un état catastrophique. Sans compter les braves qui étaient restés vivre là-bas. Avec un peu de chance, certains réapparaîtraient, les poches pleines ou non. L’important c’était qu’ils rentreraient.

Tante Betty avait raison. Elle-même n’avait jamais souhaité se marier et je l’avais toujours admiré pour son côté indépendant. Mais aujourd’hui, cette liberté nous coûtait cher. Bien qu’elle ne l’admettrait jamais, sa solitude lui pesait parfois. Et ce n’était ni son frère, ni sa belle-sœur, ni moi qui pouvions lui apporter la tendresse qui lui manquait. Moins encore la possibilité d’être mère, si ce n’était déjà trop tard.

— Kate. Je ne souhaite pas que tu épouses ce Mitchell, mais ton père semble y tenir. Je crains qu’il n’ait prévu plus que des noces. Et je ne sais que faire, nous annonça mère, étouffant ses mots dans son mouchoir.

— Qu’aurait-il prévu de pire que d’enchaîner notre petite à ce vil individu ? Lui emprunter de l’argent peut-être ?

Devant le mutisme et l’air contrit de ma mère, Betty blêmit et maugréa contre son frère. La mine s’épuisait, le nombre des ouvriers diminuait. À quoi bon emprunter ? Pour creuser plus profondément ? Certes, cela pouvait se révéler concluant plutôt que d’annoncer que le gisement était à sa fin sans rien tenter. Et si tel était le cas, jamais il ne rembourserait. Il y perdrait définitivement ses terres, sa maison. Et nous serions tous à la merci de cet homme. Pas seulement moi.

— Nous trouverons une solution. À nous trois, nous y arriverons.

— Il faudrait un miracle, fit mère.

— Non, il nous faudrait un gentilhomme ayant bon cœur et bonne fortune. Ainsi qu’un physique avenant, ajouta-t-elle à mon encontre.

Et qui ne soit ni marié ni fiancé. À l’heure actuelle, c’était chose peu probable d’en trouver un à des lieues à la ronde.

Pour l’heure, nous devions nous plier à la décision de mon père. Nous enfilâmes nos châles, glissâmes nos paniers sous le bras afin de nous rendre au marché. Il nous fallait dépenser plus que d’habitude dans l’espoir de contenter notre invité alors que nous-mêmes nous nous rationnions depuis des mois. Mère négocia quelques sardines ainsi qu’une pièce de viande tandis que je m’attardai sur les légumes de saison. À mon retour, je pourrais bifurquer par le champ des Jones et leur emprunter quelques pommes. Cela ferait une bonne tarte pour le dessert de ce soir. La ferme ainsi que les terres étaient à l’abandon depuis la mort de son propriétaire, il y avait des semaines de cela. Nous attendions tous des nouvelles de son fils parti à la guerre, espérant qu’il n’ait pas été tué. Jusque-là, nous n’avions reçu aucun avis ni vu son corps rapatrié.

Le marché était toujours aussi fréquenté, mais les étales demeuraient plus fournies qu’autrefois malgré que nous fûmes déjà en plein milieu de matinée.

— Que penses-tu de celui-ci ? demanda tante Betty tout en me poussant du coude.

Du menton, elle m’indiqua le jeune pasteur Andrew.

— Il n’est pas marié et plutôt vertueux.

— Mais il fait bien quatre pouces de moins que moi !

— Mais non… deux, tout au plus. Et puis il n’est pas vilain homme.

— Il est loin d’être beau également.

Je me sentis idiote de juger ainsi l’apparence de ce brave homme alors que je n’en étais plus à me permettre de telles considérations. Mais à bien y réfléchir, il ne possédait pas de grande fortune. Lui imposer quatre bouches à nourrir serait de trop pour ses maigres rentes. Et je ne pouvais laisser ma famille tomber dans cette pauvreté qui s’annonçait.

— Il a hérité d’un charmant petit cottage, un beau potager et quelques animaux. Il subviendra à tes besoins. Ne l’écartons pas trop vite.

— Alors un simple pêcheur conviendrait tout autant.

— Certes, si tu préfères. Tu as raison. Ils sont bien mieux bâtis, plaisanta ma tante tout en s’attardant sur l’un d’eux.

Large et haut comme un ours, une barbe fournie, celui-ci levait à lui seul une caisse pour laquelle il aurait fallu deux à trois hommes normaux. Mais il avait la maturité d’un père de famille possédant une dizaine d’enfants l’attendant à la maison.

— Margareth a raison. Je crains qu’il faille un miracle. En ce cas, nous irons prier dimanche prochain sans faute.